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Vélocipède

Devenir un aventurier du bitume
Par 
Romain Schalck

Depuis quelques semaines, j'ai la même routine tous les matins. Les gestes sont répétés, les habitudes rodées. C’est la litanie qu’imprime désormais l’aube dans le rythme de ma petite existence.

Je dois d’abord m’extraire de ma couche comme on entre dans une mer fraîche un jour de grande chaleur ; en maugréant intérieurement tout en me traitant de pleutre. Du nerf, merde !

J'ai beau avoir la tête dans le c*l, je suis content d'être là. (c) Jean-Michel Anonyme

J’avale une mixture dont le but premier est qu'elle me tienne au corps. Je sais à peu près ce qui m’attend sur l’étape d’aujourd’hui, il me faut emmagasiner des calories. Puis je quitte mes nippes de nuit pour enfiler mon costume de cycliste. Une peau de chamois ajustée au niveau du fiacre, un haut moulant et puant. Un coupe-vent d’un coloris très peu sobre, pour être vu par les chauffards du jour. 

Je boucle mes sacoches étanches et file retrouver mon étalon à pignons.
 

Les sacoches sont fixées sur le porte-bagage, lui-même accroché sur le vélo que j’actionne à la force de mes muscles encore courbaturés de la veille. J’aimerais qu’on m’admire, qu’on remarque mon labeur. Las, je suis un fantôme à bicyclette, passant à toute berzingue à côté d’autres fantômes et il me faut avaler les premiers kilomètres de la journée.

En quelques coups de pédale, tout mon être se met en branle, des mollets au cerveau. L’affaire qui m’occupe est de tourner mes pieds autour d’un axe pour faire avancer le bousin. Le soleil n’a pas encore daigné se pointer, une bise malingre souffle les rêveries de la ville endormie et moi je prends mon rythme de croisière en assistant au dernier râle de la nuit. Le bitume file sous mes roues ; je tressaute à chaque nid de poule en priant pour ne pas devoir changer de chambre à air aujourd’hui.

Passion bitume. (c) Flo Karr

La route m’emmène rapidement sur les bords d’un fleuve assez large, limoneux à souhait. Il file sans demander son reste, sans regarder en arrière. Comme pour quitter le bourg qu’il traverse, au plus vite. Son empressement me donne du courage et j’écrase les pédales de plus belle. Il me faut pourtant tempérer mon coup de sang ; l’important à vélo est de lisser son effort. 

Maudite soit la sagesse ! Mon activité cérébrale est actuellement au même niveau qu’un chien courant après sa queue. Alors tant pis, je file à bonne allure en esquivant les premiers mal-appris de la journée qui me coupent la route ou qui font mine de ne pas me voir malgré mon phare clignotant. C’est qu’il y en a des cons dans le coin. Je préfère me concentrer sur le tracé qui commence à s’élever gentiment, laissant le fleuve à main gauche pour serpenter vers une colline embrumée. 

Le jour où j'ai pris cette photo de moi, je suis arrivé un peu à la bourre. (c) Matthew Henry

Mon souffle se fait court et je sens désormais la charge de mes sacoches peser sur mon ardente motivation de puceau. Au fur et à mesure de l’ascension, je distingue sur les rives du fleuves une sorte de tour métallique dont le sommet se dérobe et s’estompe dans un panache de brouillard jaunâtre. 

Symbole totémique, poste de vigie, échelle céleste ? Son rôle ne m’apparaît pas clairement ; sans doute à cause de la sueur qui me goutte insidieusement dans les yeux depuis quelques minutes.

 

Mais j’arrive enfin à bout de ce petit col pour entrer dans une bourgade encore ensuquée. Les façades cossues défilent en dédaignant mon attelage pantelant et en se riant de ma trombine de figue trop mûre.

Quelques centaines de mètres me suffisent pour être projeté en dehors de tout lieu d’habitation. La fraicheur soudaine autour de moi est frappante. 

Plus de lumières, plus de trace de vie humaine si ce n’est un chapiteau et des roulottes de forains que je distingue à l’orée de ce qui semble être une forêt. 
Une forêt ? Mais qu'est-ce que ça peut bien être ? (c) Maksymilian Sleziak

Un vol en V d’oies sauvages au-dessus de ma tête vient mettre un coup d’arrêt à ces considérations et me rappelle que l’été se meurt. Comme mon souffle d’ailleurs, qui se fait rauque et baveux. Je traverse les bois froids et silencieux pendant quelques temps avant de déboucher sur une courte plaine délimitée par un relief imposant au second plan. Je traverse ce qui me semble être un bras ou une circonvolution du même fleuve frère que j’ai quitté plus tôt ; il rosit désormais d’être mis à nu par la lumière pastel du petit matin. Content de mon premier effort, je ressens le besoin de m’arrêter pour souffler et savourer la douce coulure de l’acide lactique qui s’évacue de mes cuisses fumantes. Je me sens bien.

Mon téléphone vibre, un message de ma femme : 

« Tu pourrais prendre du lait pour ton fils ce soir en rentrant ? Et du PQ aussi stp. Bonne journée ».
Ne me jugez pas. (c) Gonzalo Fuentes

J’habite à Paris, place de la Bastille et je travaille à Suresnes. Faute de voyager au long cours, je m’invente des périples, chaque jour. Un ballet à deux roues et à l’huile de coude pour rendre grâce à l’itinérance, quotidienne. 

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