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1200 tonnes d'aventure

Naviguer un mois à bord de l'Hermione
Par 
Camille Kireste

En mars cette année, j'ai rejoint l'équipage de l'Hermione pendant un mois en tant que gabier - matelot en charge de la manoeuvre des voiles - pour une grande traversée de la mer Méditerranée. Après sept jours de formation, je me suis retrouvé en mer à bord de ce trois mâts en bois de 1 200 tonnes !

Une bien belle barcasse. (c) Christian Blais
LE TIERS DES ROIS

« Gabiers du milieu, bonjour ! Nous croisons actuellement au large de l’Espagne à une vitesse de 7 noeuds. Nous sommes mercredi, il est 3h30. Le temps est beau mais le vent est frais, couvrez-vous… »

Sur l’Hermione, l’équipage est divisé en trois équipes que l’on appelle des tiers. Chacune assure des services de 4h, appelés ‍quarts. C’est un peu comme faire les trois-huit dans une fabrique de conserves, mais sur un sol un peu moins stable et avec une plus jolie vue. 

Je suis gabier du tiers milieu, celui qui assure les quarts 4h-8h et 16h-20h. On dit que c’est le tiers des Rois car nous avons le privilège s’assister chaque jour au lever ET au coucher du soleil. Être chaque jour l’arbitre privilégié de ce jeu de couleurs entre le ciel et la mer, c’est un scandale de volupté.

Coucher de soleil sur l'Hermione en mer Méditerranée - 2018
Fracture de la rétine. © Maxime Franusiak, Association Hermione Lafayette
CORVÉE DE CAMBUSE

Sauf que pour moi ce matin… le lever du soleil n’est pas au programme. Le planning indique que je suis de cambuse. Ces derniers jours, j’ai un peu trop crâné en disant que je n’avais pas le mal de mer… Du coup, on a malicieusement décidé de me coller en cuisine ! Entre la cale et le faux-pont, à l’abri de la lumière du jour, c’est ici qu'on est le plus susceptible de déposer une jolie galette entre les roulis du navire. 

C’est de bonne guerre ! Il n’y a pas de mauvais esprit ici. Et de toutes les façons, être de cambuse n’est vraiment pas perçu comme une punition. Nous sommes 80 sur l’Hermione et tout est organisé pour que nous tournions sur l’ensemble des postes.

VERTIGO

En tant que gabier, je peux me retrouver sur trois postes : de cambusede Baron de veille ou de voile. Dans le dernier cas, il s’agit de manipuler… les voiles.

L’opération peut se faire au sol ou harnaché jusqu’à 50 mètres au-dessus du pont. On se déplace de mâts en mâts et de vergues en vergues, via un système entremêlé de haubans, de tringlages et de gambes. Une sorte de parcours d'accrobranche pendant lequel on mange un maximum d'embruns !

Parcours d'Accrobranche sur l'Hermione - 2018
Le dernier en haut paie l'apéro. © Samuel Roy - Association Hermione Lafayette

Au moment du test d’admission dans l’équipage, la seule chose qui pénalise vraiment c'est la peur du vertige ! Si le mal de mer peut se combattre avec quelques cachets de MERCALM, il n’y a pas de traitement contre la peur du vide. Qu’il vente, qu’il pleuve, qu’il neige, de jour, de nuit, à trois ou quinze noeuds : il faut que l’on puisse compter sur toi pour serrer les voiles. Avec une condition tout de même : le jour où tu ne le sens pas, tu ne montes pas. Se mettre en danger, c’est mettre en danger tout l’équipage.

« 15 noeuds, ça fait environ 30 km/h. Imagine une bagnole de 1200 tonnes lancée à cette vitesse sur un terrain complètement défoncé. » Camille Métafor
LE BARON DE VEILLE

Baron de veille, c’est mon poste préféré. Tu peux te retrouver en poste de veille, à califourchon sur la vergue de civadière, juste au-dessus de la proue du navire.

Journal de bord d'un gabier sur l'Hermione - 2018
Chère brigade du kiff, j'ai le plaisir de me constituer prisonnier. (c) Camille Kireste

Assis là, les pieds bringuebalants dans le vide, je suis dans un autre monde. Les vibrations du tangage pénètrent mon corps et me donnent la sensation de voler. Je regarde droit vers l’horizon, les oiseaux volent autour de moi et on dirait que je canalise en moi seul, la force toute entière de l’équipage. La plénitude investit ma chair, le vent trace un sourire sur mon visage, je brandis le menton (oui, le menton) : « dauphins à babord ! ». 

PANIQUE À BORD

Un jour où je suis en train d’éplucher des carottes, j’entends le chef de tiers convoquer l’ensemble des gabiers sur le pont. L’Hermione tangue à grande amplitude. Le ciel est noir, les voiles sont gonflées à bloc, il faut absolument les resserrer, et vite !

« La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots. » Arthur Rimbaud

Nous mettons nos harnais et commençons à escalader l'échelle. Les bourrasques de vent menacent notre équilibre pendant que des éclairs nous encerclent de part et d'autre. Il faut se dépêcher. Suspendus sur la vergue, nous restons concentrés sur les instructions de notre chef de tiers et nous coordonnons du mieux que nous pouvons. En voulant récupérer le bout lancé par un gabier, je manque de lâcher prise. Frayeur glaçante, la manoeuvre n’a jamais été aussi périlleuse. De retour à mes carottes une heure plus tard, je ne peux pas m'empêcher de penser au courage que me donne le collectif. Ensemble, on va vraiment plus loin !

« GÉRONTE : Que diable allait-il faire dans cette galère ? » Molière
Tirer sur la corde sur l'Hermione - Méditerranée 2018
Oh hisse, la saucisse ! © Nalinka Marion Fernandez - Association Hermione Lafayette
LA FRIEND ZONE

Lorsque j’ai rejoint l’équipage de l’Hermione à Tanger, j’ai été frappé par la proximité des gabiers quand ils se parlaient entre eux. Lorsqu’ils s’adressaient à moi, j’avais le sentiment qu’ils rentraient par effraction dans ma bulle d’intimité. J’avais un mouvement de recul dès qu'on m’adressait la parole. J'ai compris que je n'avais pas d'autre choix que de m'y habituer : partagé avec 79 autres personnes, cet immense bateau paraît rapidement tout petit. 

Chambre des gabiers sur l'Hermione
Le dernier dans son hamac éteint la lumière. © Maxime Franusiak - Association Hermione Lafayette

Pendant des semaines, nous vivons au même rythme, nous devons coordonner chacune de nos manoeuvres ensemble pour que le vaisseau se propulse vers l’avant. Notre interdépendance est palpable et nous ne pouvons pas nous permettre d’être médiocres les uns envers les autres. L’indifférence n’existe pas : si quelqu’un va mal, physiquement ou psychologiquement, tout est fait pour lui rendre la vie meilleure. La bienveillance s’immisce partout et se loge dans le coeur de tous les gabiers. Nous sommes dans le même bateau, et nos liens d’amitié en sont décuplés.

C’est si inhabituel que ça ne donne pas franchement envie de revenir sur la terre ferme. En y revenant, je ne suis plus le même homme qu’à l'embarquement à Tanger. Je suis transformé, radicalement.

« Le bateau, c’est ce qui te fait venir. L’équipage, c’est ce qui te fait rester. » Camille Kireste

B.A.Q — Bringue Aux Questions

C’EST OÙ ?

Sur l’Hermione, une reconstitution du navire original qui avait permis à Lafayette de rejoindre les insurgés américains en lutte pour leur indépendance en 1780.

COMMENT Y ALLER ?

La magie de l’Hermione, c’est d’accueillir à son bord des personnes de tous les horizons, sans limitations de compétences. Tout le monde est bienvenue, à condition de ne pas avoir le vertige, d'avoir une bonne condition physique et d'avoir entre 18 et 35 ans.

La vie d'un gabier sur l'Hermione - Méditerranée 2018
Elle a de la gueule ou elle a pas de la gueule ? © Valérie Toëbat - Association Hermione Lafayette

Aucune connaissance de la voile n’est nécessaire. Naviguer sur l’Hermione n’est, de toutes les façons, pas la même chose que de naviguer sur un voilier classique. Tout est à apprendre et l’association se charge de vous donner une formation sérieuse (environ 7 jours, avec essais en mer).

Rester sur l’Hermione vous coûtera environ 15 euros par jour.

Quand y aller ?

Après les Amériques, la Bretagne et la Méditerranée, L’Hermione entamera son 4ème voyage le 04 avril 2019 au départ de Rochefort pour rejoindre les différents ports de Normandie. Surveillez l’appel à candidature.

Comment s’équiper ?

Une veste et un pantalon de ciré, un bon bonnet et des chaussures qui ne glissent pas.

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